Coopération au développement et numerus clausus

La mondialisation économique bat son plein. Certains réclament une mondialisation centrée avant tout sur l’humain et le respect de ses droits fondamentaux. Dans les pays occidentaux, on observe une rationalisation des politiques menant entre autre à la planification de l’offre médicale. Quelles peuvent être les conséquences d’un numerus clausus et de quotas vis à vis de la coopération au développement ?

Dans de nombreux pays du Sud, les médecins sont très peu nombreux ; par exemple, le Burkina Faso compte 400 médecins pour 11 millions d’habitants, le Rwanda environ 200 pour 8 millions d’habitants. L’organisation des structures sanitaires permettant à la population d’accéder à des soins de santé (idéalement selon la politique des soins de santé primaire1) nécessite des compétences en santé publique que ces médecins apprennent en faculté et développent sur le terrain. L’objectif proposé par l’Organisation Mondiale de la Santé, de soins de santé accessibles à tous en l’an 2000 est encore loin d’avoir été atteint. Le soutien de ces politiques de santé publique est indispensable pour se rapprocher de la notion  de droit à la santé, repris dans la déclaration Universelle des Droits de l’Homme, et plus simplement, de façon à limiter le nombre de morts évitables et soulager les souffrances traitables de nos semblables. La formation scolaire et universitaire des médecins est un investissement coûteux pour ces pays du Sud (dans l’idée bien sûr que ces personnes ne doivent pas financer elles-mêmes leurs études comme c’est le cas dans certains pays, ou comme cela pourrait le devenir).

Or qu’observe-t-on ?

Une migration de médecins du Sud vers les pays du Nord.

L’Angleterre, le Canada, la France,…, qui manquent de médecins pour remplir tous les postes, recrutent.2,3 Qu’est ce qui pousse ces médecins à émigrer ? De mauvaises conditions de travail, un salaire trop bas, des options de carrière limitées, le désir d’une meilleure qualité de vie, un contexte permettant de donner une meilleure éducation à leurs enfants,…4

Les programmes d’ajustement structurel prônés par le Fond Monétaire International poussent, pour améliorer la solvabilité des Etats pauvres à leur faire faire des économies entre autres dans les secteurs de la santé et de l’éducation.5,6 La santé n’est donc pas considérée comme une priorité. Ces politiques, par ailleurs, nuisent donc aux  conditions de travail des médecins et aux soins prodigués.

Or comme le développe le Pr. Sachs dans le rapport « Macroéconomie et Santé » rédigé pour l’OMS7, il ne faut pas attendre de l’économie de marché qu’elle améliore la qualité des soins de santé simplement en apportant une hypothétique croissance économique ; au contraire, investir dans la santé réduira la morbidité et la mortalité et permettra de ce fait de participer activement au développement économique et à la stabilité sociale. Il s’avère donc plus judicieux de promouvoir les programmes de coopération médicale en faveur des pays du Sud dans un esprit de solidarité internationale.

En 2004, les premiers médecins sélectionnés par le numerus clausus recevront leur diplôme. Le nombre de jeunes médecins ayant accès à une spécialisation sera divisé par 3 par rapport aux années précédentes. Les hôpitaux devront donc engager d’autres médecins pour compléter les postes vacants. Or on connaît la réticence de nombreux généralistes à faire un travail de salle en hôpital. Dès lors, en arrivera t’on, par la force des choses, c’est à dire par manque de prévoyance, à engager comme dans d’autres pays du Nord des médecins des pays du Sud ?

Réduire le nombre de médecins formés dans le Nord, n’est ce pas une aberration face au manque flagrant de médecins dans la majorité des pays du Sud ?

La première étape du soutien aux pays moins avancés n’est elle pas d’éviter de leur nuire, entre autre en luttant contre le « brain drain » ?

La deuxième étape étant le soutien de programmes internationaux d’aide au développement par les gouvernements et les universités ce qui devrait entre autre permettre d’améliorer les conditions de travail et les perspectives de ces médecins.

Le numerus clausus et les quotas favorisent un esprit de compétition et d’élitisme. La modification du cursus en doctorats semble réduire les opportunités d’effectuer un stage extra-muros. Il risque dès lors de devenir difficile pour les étudiants en médecine d’effectuer un stage dit de « coopération au développement ». Or il s’agit d’une expérience extrêmement enrichissante, qui permet non seulement d’être confronté à des situations médicales nouvelles, dans un cadre très différent mais aussi qui permet de découvrir une autre culture et une autre réalité. Afin que la mondialisation soit aussi universitaire, technique, sociale et humaine ce genre de stages mériteraient d’être promotionnés.

 

Laisser le secteur de la santé s’équilibrer selon les lois du marché ne ferait qu’accroître les disparités entre riches et pauvres. N’oublions pas, comme le rappelle le Pr Unger dans son livre, que les politiques de santé sont décidées par des gens en bonne santé !8

 

 Dr DEMEESTER Rémy

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1.     Gentilini M. Médecine tropicale. Déclaration d’Alma Ata (annexe 1. pg90). Médecine sciences. Flammarion. 1993.

2.        Bundred E, Levitt C. Medical migration: who are the real losers? Lancet 2000; 356: 245-246

3.        Frommel D. Quand le Nord débauche les médecins du Sud. Le Monde Diplomatique. Avril 2002. 28-29. (www.monde-diplomatique.fr)

4.        Pang T et al. Brain drain and health professionals. BMJ. 2002; 324: 499-500

5.        Stiglitz J. La grande désillusion. Fayard. 2002.

6.        Toussaint E, Millet D. 50 questions 50 réponses sur la dette, le FMI et la Banque Mondiale. Sylepse. 2002.

7.        Sachs J et al. Macroéconomie et santé : investir dans la santé pour le développement économique. OMS. (http://www3.who.int/whosis/cmh/cmh_report/report.cfm?path=cmh,cmh_report&language=french)

8.        Unger JP. Guide pratique de la coopération médicale. L’Harmattan. 1992.