Chronique d'un désastre annoncé
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Nous abordions le problème dans notre édition précédente, mais la question de la pénurie de médecins dans les hôpitaux mérite qu'on s'y attarde. Echos d'une journée organisée par les post-gradués du réseau de l'ULB.
Si c'est l'Association des médecins internistes en formation de l'ULB, l'AMIF, qui organisait mercredi de la semaine dernière, au moment où se déroulait l'action "journée sans PG", une après-midi de réflexion autour des "conséquences attendues du numerus clausus sur la qualité des soins", ce problème concerne l'ensemble des candidats-spécialistes et, plus encore, les hôpitaux où les post-gradués sont traditionnellement formés. Deux questions ont été au centre des débats: quelle qualité de formation pour les candidats spécialistes (en médecine interne) et quelle qualité de vie pour les intéressés?
Pour l'AMIF, "l'application stricte du numerus clausus en médecine, et en particulier les quotas réduisant l'accès aux diverses branches de la médecine spécialisée, menace la qualité de notre médecine à court terme". D'un point de vue strictement corporatiste, les futurs spécialistes n'auraient pas à se plaindre de leur avenir personnel, puisque le resserrement des quotas ne fera que profiter largement à ceux qui sont en train de se spécialiser et à leurs confrères qui seront admis à poursuivre leur spécialisation: "Moins de PG égale plus de postes de spécialistes à pourvoir, donc augmentation de notre choix et meilleurs salaires".
La qualité des soins et la qualité de vie des PG pendant leur spécialisation risquent, par contre, d'être très sérieusement compromis, d'autant plus que la législation limitant le nombre d'heures de prestation dans les hôpitaux devrait de facto rendre les PG moins taillables et corvéables, et ce même si la loi en question va s'avérer particulièrement difficile à respecter dans le contexte de la pénurie qui s'annonce.
Médecine générale et médecine spécialisée, deux problèmes différents
Même si les théories discutables de Denise Deliège ont été évoquées pour relativiser le concept de pléthore médicale et que divers intervenants ont mis en garde contre le fait de postuler que dans le futur on sera encore confronté à un problème de la pléthore, plusieurs des représentants des MG ont insisté sur le fait que leur objectif n'est pas d'en finir avec le numerus clausus en médecine générale notamment.
En médecine spécialisée, par contre et en particulier dans les hôpitaux se pose désormais un problème qui va s'avérer rapidement dramatique. "La surcharge des PG est un nouvel indicateur d'une pénurie grave. Des candidats-spécialistes travaillent plus de 70 heures par semaine dans l'ensemble des réseaux francophones. La disponibilité est ininterrompue, et ce au mépris de la loi. 30% des PG luttent avec des problèmes de dépression", note le Dr Sammy Place, président de l'AMIF. "Votre médecin n'a pas dormi depuis 36 heures. C'est grave, docteur?", conclut-il sous forme de boutade, faisant plus sérieusement remarquer que c'est là un danger pour la santé de tous. Une affirmation corroborée par des études physiologiques qui ont montré que travailler après 24 heures de veille équivaut à avoir 1 gramme d'alcool dans le sang!
| Des études physiologiques ont montré que travailler après 24 heures de veille équivaut à avoir 1 gramme d'alcool dans le sang! |
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Il faut savoir que dès 2004, 10 PG à peine seront admis par an en médecine interne à l'ULB, et ce jusqu'en 2009 au moins, contre 38 encore cette année. Dès 2007, le nombre de PG de médecine interne sera passé en-dessous de la moitié de l'effectif actuel (76 contre 168).
Comment compenser cette véritable hémorragie? Plusieurs solutions sont théoriquement possibles, de l'adaptabilité des comportements médicaux au transfert de tâches vers des paramédicaux spécialisés, en passant par l'apport de médecins étrangers (non concernés par le NC) ou l'allongement des durées d'exercice professionnel. Mais on ne peut en réalité travailler plus et ramener les spécialistes à l'hôpital coûterait trop cher. "En tout cas, diminuer l'offre ne va pas diminuer la demande de soins. Raisonner ainsi c'est confondre la médecine et les GSM", fait encore remarquer le Dr Place, qui déplore l'absence de toute politique de santé globale et de vision à long terme.
Tout cela va conduire à des situations où le patient de toute évidence sera le dindon de la force: listes d'attente de 4 à 6 mois pour voir son spécialiste, salles d'attente archi-combles, consultations de 10 minutes, ...
Médecins et cinéma, même combat
Se plonger régulièrement dans la littérature pour être à la hauteur des évolutions médicales les plus récentes et faire de la recherche deviendront de véritables luxes dans ces conditions. La recherche indépendante de l'industrie n'aura plus d'avenir du tout. Comme le formulait encore le représentant de l'AMIF: "Médecine et cinéma, même combat: faisons confiance aux Américains!"
Ce que les animateurs de l'AMIF proposent concrètement face à ce désastre annoncé, c'est de réévaluer les quotas de spécialistes en tenant compte de la situation intra-hospitalière et de mener enfin une politique de soins de santé structurée et souple, établie en concertation avec les acteurs de terrain. Et de rappeler la conclusion de Jean-Paul Dercq dans son Rapport sur la limitation de l'offre médicale publié en juin 2000 par le ministère de la Santé publique: "La planification de l'offre médicale est indissolublement liée à une politique et à des choix de santé encore à définir (quelle organisation, quelles structures, quels rapports entre les professionnels de santé."
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Maurice Einhorn