Le Généraliste n° 646 du 21 mai 2003, page 6

Auteur: Philippe Robert

© Le Généraliste

 

ACTUALITE

 Le virus numerus clausus

infecte tous les hôpitaux

  "Kafka aurait pu écrire: "Le numerus clausus... ou Comment passer d'une pléthore localisée de généralistes à une pénurie généralisée de spécialistes, sans réduire pour autant la pléthore de généralistes".

 Tout l'auditoire Bremer, sur le campus Erasme, ovationna cette conclusion de l'analyse développée par le professeur Jean Ducobu, chef du service de médecine interne du CHU Tivoli (La Louvière), à l'occasion de la  "Journée de sensibilisation et de réflexion aux conséquences de la limitation d'accès à la profession médicale", orchestrée le 7 mai par l'Association des médecins internistes en formation de l'ULB.

Si tous les orateurs ne purent être présents, en raison d'urgences, l'auditoire n'en réunissait pas moins des professeurs de l'ensemble des Facultés francophones, ainsi que 200 à 300 post-gradués (PG), c'est-à-dire les "candidats spécialistes", le terme légal désignant les médecins diplômés effectuant une spécialité.

Au cours des débats, qui succédèrent aux exposés, l'AMIF hérita d'un intervenant de dernière minute: Jacques de Toeuf, président de l'ABSyM, vigoureusement interpellé par une représentante des 3.000 PG que compte le pays, soit 1 interniste sur 6.

Ouvrant la journée en leur nom, le Dr Sammy Place dit que "l'application stricte du numerus clausus menace à court terme la qualité de notre médecine". Pour le président de l'AMIF-ULB, en effet, "la situation actuelle des médecins de 1ère ligne, dans les hôpitaux, laisse craindre le développement rapide d'une pénurie intra-hospitalière." Diagnostic confirmé par l'ensemble des représentants des Facultés francophones, comme l'ont démontré quatre heures d'un débat qui ne manquera pas d'avoir des suites académiques. Et d'autres, qui le seront moins sans doute.

 Deux hôpitaux sur trois ont un cadre incomplet

 Le premier thème de réflexion, "la pléthore annoncée est-elle une réalité?", fut lancé par Alain De Wever. Nous ne reviendrons pas sur tout ce qu'expliquait dans Le Généraliste du 5 mars ce professeur d'économie de la santé de l'ESP-ULB. S'il est loisible de rétorquer qu'aux chiffres, chacun peut leur faire dire ce qu'il veut, le tableau que dresse, de "la réalité hospitalière en Communauté française", le professeur De Wever, se passe de commentaire.

Dans 63% des hôpitaux, le cadre est incomplet. Quatre médecins-chefs sur cinq avouent avoir des difficultés de recrutement et s'évertuent à faire face: en faisant appel à des MG (82%) en réaménageant les conventions (37%) en transférant sur des non-médecins certains actes (30%) en recrutant des médecins étrangers (22%) en organisant des synergies entre des services (15%) et enfin en fermant tout simplement des services (7%).

L'irrésistible développement de l'asthme et les irréversibles progrès de la génétique ne sont que deux exemples, parmi d'autres, de tendances lourdes qui rendent hasardeuses les spéculations de la Commission de Planification fédérale. Bref, conclut l'orateur, "prendre un petit morceau de politique de santé, le numerus clausus, d'une façon non-réfléchie et souvent autoritaire, me paraît une erreur".

 Un D.E.S. d'hospitaliste?

 Pour le professeur Ducobu, le numerus clausus, va provoquer "une désorganisation des services et un bouleversement de l'organisation des stages" car les PG "assurent souvent la coordination de la mise au point et du traitement". Non seulement nous allons vers "une baisse de la formation" mais également vers une perte du "maillage" enseignant-enseigné, qui recycle sans cesse les spécialistes.

Rapidement, il sera nécessaire de "prévoir une refonte complète des gardes et, entre autres, faire appel à des MG, que ceux-ci aient ou non le BMA".

Le numerus clausus "compromettant l'existence du réseau hospitalier", il faudra imaginer des solutions, non sans "promouvoir la médecine de première ligne, par la revalorisation de l'acte intellectuel". Et, pour que les PG, qui seraient refusés dans la spécialité de leur choix, puissent avoir un statut, "il faudrait créer un D.E.S. de médecin hospitalier".

Volonté politique de sortir les malades des hôpitaux

 "Le numerus clausus est là depuis 10 ans: qu'avez-vous fait, toutes ces années?!?" se dresse - accusatrice - une PG.

Le Doyen de la Faculté de médecine de l'ULB vola au secours de l'orateur, pour répondre. En Commission de Planification, exposa-t-il, les représentants des universités francophones ne firent pas le poids face aux néerlandophones et aux associations professionnelles.

Le professeur Martin Buysschaert demanda le micro et enchaîna, pour vitupérer "les idéologues du numerus clausus car, en médecine hospitalière, la pénurie d'aujourd'hui précède l'incurie de demain". Pour le chef du département de médecine Interne de St-Luc-UCL, en effet, "il y a, en médecine hospitalière, un état de pénurie ou de pré-pénurie".

"Et vous n'avez rien fait!?!" lance une PG.

Jacques de Toeuf se dressa à son tour, pour demander le micro. Selon le président de l'ABSyM, les budgets sont là et, "d'ici à 5 ans, il y aura 10.000 lits de moins, en Belgique", en raison de "la volonté politique, principalement côté flamand, de sortir les patients des hôpitaux, pour les voir soigner par les MG".

Pour J. de Toeuf, il appartient dès lors "à chaque hôpital de s'organiser, pour soigner convenablement les gens". Il y a sans doute "une refonte des métiers de l'hôpital à faire", conclut le président, après avoir mis l'accent sur certains abus hospitaliers comme, par exemple, la création de 4 postes de radiologues, non par besoin... mais pour être légalement autorisé à faire usage des R.M.

Ces propos firent bondir un professeur, qui ne prit pas la peine de demander le micro, pour crier: "Mais les hôpitaux sont déficitaires! Sans les examens dits "inutiles", arrivera-t-on encore à payer les infirmières? Car enfin, tous ici nous savons que les dialyses servent, actuellement, à financer les gardes!"

 

La recherche hors cursus

 Professeur de génétique à Erasme, le Dr Gilbert Vassart détailla les pertes de substance qu'allait secréter le numerus clausus en matière de recherche biomédicale indépendante de toute contrainte économique, alors que, déjà, "80 à 90% de la bibliométrie n'est pas réalisée dans les instituts et les laboratoires facultaires". Comme les médecins qu'attire la recherche pure sont rares, "environ un tous les 5 ans dans cette université, le système de planification à la soviétique" qu'organise le numerus clausus va écarter du domaine les PG, en nombre de surcroît réduits, "qui seront avant tout soucieux d'obtenir un numéro de l'Inami".

En conclusion de quoi, "pendant le D.E.S. de médecine interne, la recherche ne fera plus partie de la formation". Pour que nos Facultés ne se transforment pas "en simples écoles techniques médicales", G. Vassart plaide pour "une révision des modes de financement des hôpitaux".

Faute de quoi, renchérit le professeur Vincent Bours (service de génétique du CHU de Liège), "la recherche initiée par les cliniques universitaires va davantage encore s'appauvrir".

Le professeur Arsène Burny - l'unique chercheur belge dont le nom et le visage sont connus de la population, grâce au Télévie - exerce dans l'univers de la biologie cellulaire à Gembloux. Il apporte un témoignage émouvant, presque désespéré, à l'assemblée, pour conclure que "la perte serait immense car les médecins apportent, à la recherche, une dimension que ne peuvent pas donner des non-médecins."

Ce qui provoque cette question du professeur Buysschaert: "Ne faudrait-il pas mettre la recherche hors quota? A moins, comme l'avait glissé dans son introduction le président de l'AMIF, "que la Belgique, en matière de recherche universitaire comme pour le cinéma, fasse confiance aux Américains."

 

Les effets pervers de la privatisation

 Le numerus clausus va niveler par le bas la qualité des formations des PG. Le professeur Elie Cogan (ULB) étaya sans peine sa démonstration. Dès à présent, "la privatisation a eu des effets pervers sur la formation, entre autres dans le domaine de la gynécologie-obstétrique". En outre, le numerus clausus va rétrécir les opportunités de formation complémentaire à l'étranger.

On se dirige donc "vers une médecine à deux vitesses", diagnostique E. Cogan, qui propose lui aussi la création d'un statut d'hospitaliste et "que l'on emprunte un certain nombre de MG, pour faire de la 1ère ligne à l'hôpital", où le patient doit demeurer "au centre" des préoccupations.

Philippe Robert

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