Demain, la santé en péril
Professeur MARTIN BUYSSCHAERT

Mis en ligne le 12/11/2002
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Le numerus clausus des études de médecine, cette stratégie de restriction drastique, mènera inexorablement à une pénurie médicale grave.

Professeur MARTIN BUYSSCHAERT, Président du département académique de médecine interne à l'UCL

Chef du service d'endocrinologie et nutrition cliniques universitaires St Luc

Les conséquences pratiques du numerus clausus des études de médecine, décrété par nos autorités politiques et leurs alliés, se manifesteront dès juillet 2004. En Communauté française, il y aura alors, par rapport au `passé´, 50 pc environ en moins d'étudiants en médecine qui seront reconnus médecins par les instances ministérielles responsables. La répartition entre généralistes (43 pc) et spécialistes (57 pc) a déjà fait l'objet d'un arrêté royal (30 mai 2002). Il nous paraît important de sensibiliser à cette future réalité tous ceux qui ont été tenus quelque peu à l'écart des débats, c'est-à-dire tous ceux qui un jour, malades, risquent d'être victimes d'un système où l'on justifie la restriction par la `pléthore´. En réalité, elle est aussi sous-tendue par d'autres considérations économico-financières plus équivoques.

Nous sommes convaincus comme d'autres que cette stratégie de restriction drastique mènera rapidement à une pénurie médicale grave. Parce que les médecins ont un devoir d'excellence de soins exigeant de plus en plus de temps, disponibilité et formation continue. Parce qu'actuellement, au-delà de projections statistiques contestées, la grande majorité des praticiens, sur le terrain, a déjà des activités cliniques débordantes. Parce qu'il y a une féminisation des études de médecine (plus de 50 pc des étudiants). Parce qu'il existe un vieillissement de la population avec comme corollaire, l'obligation d'une proximité médicale renforcée. Parce que la fréquence de certaines maladies augmente selon un mode quasi épidémique. Parce que, in fine, la médecine est de plus en plus complexe et performante - et que chacun a le droit de bénéficier de ses progrès, c'est-à-dire de soins optimisés.

Il est, en aval du numerus clausus d'accès à la profession (c'est-à-dire au numéro INAMI) une facette qui concerne plus directement les spécialisations. Un deuxième goulot. Les modalités indiquées dans l'Arrêté Ministériel du 30 mai 2002, signé par les Ministres M. Aelvoet et F.Vandenbroucke, aboutissent à une réduction quasi linéaire de 40 à 50 pc des candidats spécialistes. Sélection d'une sélection! En pratique, ceci signifie, pour la médecine interne, que ne pourront plus accéder à la spécialité que trente médecins par an, au lieu d'environ cinquante aujourd'hui et ce pour les trois principales universités francophones du pays. Quota auquel pourrait s'ajouter l'un ou l'autre praticien en fonction du degré de `crise´ ou de `besoin´. Pour l'UCL, il s'agit donc de limiter l'accès à la médecine interne à 13 ou 14 candidats par an au lieu de 25 à 30. En d'autres termes, il n'y aura plus que 13 ou 14 assistants par an pour contribuer à assurer le fonctionnement harmonieux (!) de l'ensemble des disciplines relevant de cette spécialité (cardiologie, endocrino-diabétologie, gastro-entérologie, gériatrie, hématologie, infectiologie, médecine interne générale, néphrologie, oncologie, pneumologie, rhumatologie et, partim, urgences et soins intensifs). A l'ULB et à l'Ulg, où les quotas annuels de médecine interne sont respectivement de l'ordre de 10 et de 7, la situation est évidemment tout aussi précaire.

Les retombées d'une telle restriction ne pourront pas ne pas être graves. Elles modifieront en tout cas profondément le paysage hospitalier belge, en particulier en Commmunauté Française, privé directement d'hommes et, indirectement, de savoir. La santé sera donc en péril. Ou en deuil.

Pourtant, aujourd'hui, avant même l'application d'un numerus clausus, nous manquons déjà d'internistes cliniciens. Les responsables universitaires ne sont pas à même de répondre à toutes les demandes de renfort des hôpitaux, qu'ils soient ou non académiques. Et cet état de `pré-pénurie´ est partagé par un grand nombre de collègues dans d'autres disciplines.

Alors que faire quand l'Arrêté Fédéral sera d'application? Dans ces conditions, en trop petit nombre, soucieux de leur devoir d'excellence vis-à-vis du malade, comment ces spécialistes, déjà surchargés aujourd'hui par leur travail géreront-ils leurs activités professionnelles et les soins aux patients? Comment pourront-ils garder actualisées leurs connaissances médicales, préalable indispensable à une pratique de qualité? Où trouver le temps de former et d'encadrer valablement les étudiants et stagiaires, futurs acteurs de santé?

Dans le même esprit, il est un autre problème préoccupant. Sachant la réduction sévère du nombre de ces assistants, la majorité des hôpitaux ne pourra plus bénéficier, comme par le passé, de leur collaboration. Pourtant, ils étaient depuis toujours intégrés de manière quasi structurelle dans l'organisation des unités. Supervisés adéquatement, ils contribuaient à assurer une présence et une continuité des soins tant en consultations que dans les salles de malades et/ou les services d'urgences. Qui remplacera demain ces jeunes collègues? Devra-t-on faire appel à des médecins immigrés formés dans leur pays d'origine, pratiquant ainsi à l'envers notre politique d'aide aux pays du Tiers-Monde? A moins que l'on ne soit amené par manque de cadres à fermer des services et à supprimer les espaces d'urgences. C'est vrai qu'il y aurait là des économies substantielles. Avec le développement inévitable d'une médecine à plusieurs vitesses! Aux dépens de qui... ?

Dans cet état de carence, il deviendra aussi aléatoire pour nos assistants de séjourner dans les laboratoires de recherche en Belgique et/ou à l'étranger pour améliorer leurs connaissances, au service de la santé. Cet espace de perfectionnement scientifique qui contribuait à l'excellence devra pour la majorité d'entre eux être gommé de leur curriculum. Tout simplement parce qu'ils seront obligés, comme leurs aînés, à parer au plus pressé et à garantir les soins de base indispensables. Quel manque à gagner en savoir!

La France, l'Angleterre et d'autres pays vivent déjà les conséquences de leur numerus clausus. Ils importent des médecins et/ou exportent des malades. La Belgique dispose encore d'un système de santé exemplaire dont nous bénéficions tous. Il risque hélas, par cette restriction, de péricliter. Et ce sont les malades qui en seront otages et victimes. Ils paieront en qualité de vie et de soins ce que d'autres gagneront en dépenses de santé. Voilà le risque. A moins que certains responsables politiques ne réagissent aujourd'hui et ne réalisent (enfin) la situation sur le terrain demain: une pénurie médicale grave et ses conséquences. Alors, plutôt que de devoir gérer dans un futur peu éloigné, de manière débridée et improvisée, cette inévitable pénurie, ne serait-il pas plus rationnel d'anticiper et d'assouplir le système mis en place? En laissant aux universités leur responsabilité de sélection basée sur leurs exigences de compétences et de valeurs. Et non pas en suivant aveuglément un chemin qui mène (ra) à l'impasse - et à une médecine à géométrie (économiquement) très variable.

La Libre Belgique 2002

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